Stefan Zweig, l’orfèvre de la littérature

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Portrait de Stefan Zweig / La Presse

Stefan Zweig, éminent écrivain viennois de l’entre-deux guerres, a, tant par son œuvre que par son destin tragique, marqué les esprits de son époque et la littérature du XXème siècle. Retour sur cet intellectuel qui est de nos jours encore admiré.

Une vie marquée par la sensibilité

Stefan Zweig naît le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche Hongrie. Issu d’une famille aisée, il est élevé dans un milieu bourgeois et dans la laïcité, bien que sa famille soit juive. Il étudia la philosophie et la littérature à l’université de Vienne. Parallèlement, en plus de publier un recueil de poème (Les Cordes d’argent, 1901) et de courts récits (Dans la neige et Une jeunesse gâchée, 1901). Il s’associa au mouvement littéraire Jeune Vienne (Jung-Wien en allemand), créé en 1891 par Hermann Bahr. Réunis dans le café viennois Griensteidel, les jeunes écrivains symbolistes recherchaient l’esthétisme, la perfection, la modernité et l’avant-gardisme.

Alors qu’il voyagea à travers le monde, le jeune viennois continua d’écrire. Lorsque la première guerre mondiale éclata, Zweig tomba en dépression face à l’atrocité de la guerre. Il retrouva néanmoins la gloire quelques années après, grâce à sa polyvalence littéraire et sa maîtrise absolue des langues, dont le français.

C’est pourquoi il traduisit en allemand de nombreux poèmes de Verlaine, Rimbaud et Baudelaire. Il écrivit également de nombreuses biographies qui interrogent, à travers le prisme de personnages historiques (Marie-Antoinette, Érasme ou encore Montaigne), aussi bien l’histoire que l’actualité de son temps, évidemment marquée par le fascisme et l’antisémitisme. S’ajoute à cela d’admirables nouvelles et courts récits qui firent de lui une célébrité, à l’image de Lettre d’une inconnue (1922), Vingt-Quatre heure de la vie d’une femme (1927) et La confusion des sentiments (1927).

Opéra de Vienne dans les années 20 / berlin-weimar.com

Sa notoriété grandissante, il construisit autour de lui un univers intellectuellement stimulant avec de nombreuses personnalités du début du XXème. On retrouve parmi ces intellectuels le psychanalyste Sigmund Freud et le compositeur Richard Strauss. Le poète Émile Verhaeren et le français Romain Rolland furent des amitiés tant profondes que décisives pour la suite de la carrière de Zweig, en particulier pour leurs idéaux et leurs visions du monde.

Cependant, apeuré par le nazisme et réalisant le danger à venir, il décida en 1934 de partir pour Londres afin d’échapper à une haine portée à son paroxysme à l’encontre des juifs. Il s’installa ensuite définitivement au Brésil en 1940, avec sa seconde femme. Hanté par la guerre, la vieillesse et les problèmes de santé de cette dernière, il se suicida avec elle le 22 février 1942, à Petrópolis, à l’âge de soixante ans, après avoir écrit une touchante lettre d’adieu.

Un succès intemporel

Pourquoi la postérité de cet auteur est-elle éternelle ? En voici quelques raisons.

Tout d’abord, sa vie et son œuvre ont été le témoin d’une Europe en effondrement, à tel point que ce fut une des raisons de son suicide. Cette mort, brutale et dont le nazisme est en partie responsable, aida à former une légende autour de celui-ci. De plus, peu de temps après sa mort, est publiée à titre posthume une œuvre qui est aujourd’hui un des plus lus et appréciées, Le joueur d’échec (1943), ne cessant d’accroitre son mythe.

Maison de Stefan Zweig à Petropolis au Brésil / dw.com

Il est aussi clair que son style d’écriture soutint à étendre sa notoriété. Souvent décrit comme certes, un peu académique, il resta toutefois direct et efficace. De même, le caractère de ses récits est généralement tragique, mais finissent néanmoins dans une certaine élégance.

Ses récits sont aussi très marqués par une approche freudienne, c’est-à-dire une approche sur la souffrance psychique, autrement dit ce qui concerne l’esprit, la pensée. En effet, les comportements des personnages sont décomposés et scrutés pour finalement observer le résultat d’un trouble qui se trouve au fond de l’âme, dans l’inconscient. Il est d’ailleurs tout à fait pertinent d’établir un parallèle avec Freud, inventeur de la psychanalyse dont l’influence est indéniable, et qui disait à ce propos : « nous savons que le sens d’un symptôme réside dans les rapports qu’il présente avec la vie intime des malades ».

Outre son style et sa dimension psychanalytique, l’auteur a su plaire grâce aux thèmes abordés, et notamment la femme. La femme avait en effet une place importante dans son œuvre littéraire, puisqu’il considérait qu’elle occupait une place majeure dans la société. Il liait avec elle aussi bien la passion que le secret, en plus d’émotions telles que chagrin ou la jalousie.

Sa postérité ne cessa de croitre avec diverses adaptions de ses œuvres, aussi bien au cinéma qu’au théâtre. Sans oublier les rééditions de ses livres et l’entrée de certains de ses récits dans la prestigieuse collection de la Pléiade, sorte de reconnaissance littéraire ultime pour un écrivain.

Un aperçu de quelques œuvres…

Publié en 1927, la nouvelle Vingt-Quatre heure de la vie d’une femme est certainement l’œuvre la plus emblématique de l’écrivain. Le synopsis paraît assez ordinaire : un scandale éclate dans une pension de la Riviera, où logent plusieurs personnes de nationalités différentes. Madame Henriette, la femme d’un client, est partie, guidée par un fulgurant désir, avec un homme rencontré quelques heures auparavant. Néanmoins, face à l’incompréhension et l’indignation de cette folie, seul le narrateur, Henry, cherche à comprendre la situation. C’est la rencontre d’une des pensionnaires, une dame âgée de nationalité anglaise, à la fois discrète et distinguée, qui ayant vécu la même situation, va aider le narrateur à percevoir les mystères de la passion des femmes. Zweig, tout en maniant l’art de retransmettre les sentiments, dépeint ici la passion amoureuse déraisonné et irrésistible du cœur des femmes avec perfection.

Paru la même année, La Confusion des sentiments est un chef d’œuvre à la fois captivant et troublant. Toujours avec une écriture tutoyant la délicatesse, le talentueux autrichien dépeint la vie d’un jeune étudiant allemand. Ce dernier, après avoir vécu une vie de débauche, est contraint par son père de partir étudier au sein d’une petite ville allemande. Ici, il fut aspiré par son charismatique et fascinant professeur de littérature anglophone. Débuta alors une singulière relation autour des deux, aussi bien intense que mystérieuse, d’autant plus que la femme du professeur devint rapidement jalouse… Le viennois explore avec talent l’ambiguïté et l’association du savoir et de l’amour, de manière simpliste mais spectaculaire.