Deepfake : quand l’intelligence artificielle menace l’information

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Ce mercredi 16 mars 2022, la chaîne nationale d’information Ukraine24 publiait une vidéo montrant le président Volodymyr Zelensky annoncer la capitulation de lUkraine, 3 semaines après linvasion par son voisin russe. Or, celle- ci a été créée de toute pièce à l’aide de la technologie du Deepfake, afin d’usurper l’identité du dirigeant ukrainien et ainsi manipuler l’opinion publique. Reposant sur l’intelligence artificielle, cette méthode de trucage consiste à superposer plusieurs séquences vidéos pour en produire une. Ici, l’expression faciale et la voix du président ukrainien ont été imitées (à partir de vraies séquences) pour aboutir à une fausse vidéo, ensuite postée sur la chaîne ukrainienne préalablement piratée. Rapidement démentie par Zelensky lui-même et censurée par les plateformes de communication, cette infox est malgré tout parvenue à semer le trouble au sein de la population ukrainienne. Dans un monde ultraconnecté où l’intelligence artificielle se développe à une allure folle, la technique du deepfake menace plus que jamais l’information. Retour sur une technologie aussi fascinante qu’effrayante.

Un procédé cinématographique...

C’est à la fin du XXème siècle que cette technique de trucage voit le jour, mais à un usage complètement différent d’aujourd’hui : le doublage dans le cinéma. En 1997, le logiciel Video Rewrite réussit à reproduire le mouvement des lèvres des acteurs, en analysant des vraies séquences vidéo de ces derniers. Ainsi, le programme permettait de synchroniser les expressions faciales des figurants à des bandes sonores en différentes langues. Grâce aux progrès dans les domaines de l’informatique et de l’intelligence artificielle, cette technologie s’est améliorée, et continue de se développer encore aujourd’hui. En 2014, la fusion de l’expression deep learning (capacité pour une machine d’imiter des actions humaines en reproduisant ses réseaux neuro-cérébraux) et du mot fake (en français : faux, truqué) a donné naissance au terme deepfake.

... rapidement détourné.

Avec le temps, la technologie du deepfake s’est considérablement améliorée, s’élargissant à d’autres domaines que l’industrie du cinéma. En 2016, le logiciel Adobe Voco lui donne un nouvel élan en rendant le trucage audio accessible au grand public. Grâce à lui, il est possible de combiner une fausse expression faciale à une séquence audio artificielle.

Il existe désormais des programmes gratuits et facilement maniables, tels que DeepFaceLab, qui offrent à n’importe qui l’accès à cette technologie. Évidemment, il en fallut peu avant que le deepfake soit utilisé à mauvais escient. Dès 2017, cette technique commença à être exploitée dans le milieu de la pornographie et de l’escroquerie, ou encore en politique. Il est en effet possible de manipuler l’image d’une personne pour lui nuire, ou d’abuser de d’autres individus croyant avoir affaire à quelqu’un de confiance. En 2018, une vidéo de l’ex-président américain Barack Obama insultant son successeur Donald Trump fit le tour du monde, bien qu’elle soit un montage réalisé de toutes pièces par le scénariste Jordan Peele (voir ci-dessous). En février 2021 sur TikTok, un compte parodique mettait en scène l’acteur Tom Cruise dans des vidéos truquées grâce au deepfake. Celles-ci engendrèrent des réactions mitigées sur le réseau social, partagées entre amusement et malaise. Si ces deux exemples ont eu recours au deepfake à des fins préventives et humoristiques, il est inévitable que des personnes mal intentionnées puissent l’exploiter dans le but de manipuler l’opinion publique ou de nuire à la réputation d’autrui. Encore plus dans un contexte de conflit mondial comme aujourd’hui, où l’information est une réelle arme. Comme le disait le chanteur Jim Morrison, “Celui qui contrôle les médias contrôle les esprits“. 

Peut-on identifier un deepfake ?

Face à l’arrivée massive de vidéos truquées sur les réseaux sociaux, des plateformes comme Instagram, Facebook ou Twitter mettent en place des politiques d’étiquetage des publications à caractère erroné. Bien que l’efficacité de ces systèmes soit critiquée, ils permettent tout de même de détecter une majorité des fausses vidéos.  Par ailleurs, des logiciels libres d’accès tels que Deepware permettent eux aussi de repérer les vidéos truquées. Malheureusement, les plus réalistes d’entre elles peuvent échapper à ces outils : leur efficacité est constamment concurrencée par les techniques de deepfake de plus en plus réalistes.

Cependant, une méthode plus laborieuse permet de distinguer le vrai du faux. En observant volontairement des vidéos faites à l’aide du deepfake, il est possible de remarquer leurs anomalies récurrentes, comme par exemple des expressions anormales sur un visage ou un pixel disparaissant l’espace d’une milliseconde. De la sorte, le cerveau se familiarise à ces imperfections et est capable de les reconnaître. Si l’intelligence artificielle surpasse la vitesse de réflexion de l’homme, ce dernier garde malgré tout un avantage sur elle : la capacité d’intuition.

Un message de prévention "Cette page a partagé des fausses informations à plusieurs reprises"signale le contenu erroné, comme ici sur Facebook. / via facebook.com