Le plus haut dignitaire nazi jamais assassiné : Opération Anthropoid

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Scène du film HHhH réalisé par Cédric Jimenez

À la veille de son départ pour Paris, Heydrich Reinhard, le général de la Gestapo, se rend comme tous les matins à son bureau au palais Černín à Prague. Il est à bord d’une Mercedes ouverte, sans aucune escorte ou quelconque protection particulière. Quelques centaines de mètres plus loin, deux résistants tchécoslovaques attendent son passage à un virage. Nous sommes le 27 mai 1942, tout est en place, Heydrich doit mourir aujourd’hui. TheCuriosity revient aujourd’hui sur l’assassinat de l’homme qui orchestra, entre autres monstruosités, le génocide de plus de cinq millions de Juifs.

Celui qu'on surnomme l'homme au cœur de fer

Heydrich Reinhard né le 7 mars 1904. Il est issu d’une famille aisée aux fortes idéologies nationalistes. À la fin de la Première Guerre mondiale, alors âgé de 14 ans, le jeune Heydrich est sûr d’une chose : les Juifs et communistes sont des traîtres à la nation et leur implication dans la défaite est sans équivoque. Comme de nombreux jeunes allemands partageant les mêmes convictions, il s’engage au sein de différents partis ultra-nationalistes dès 1918. Quatre ans plus tard, il rejoint la marine de guerre. Remarquer pour ses talents sportifs et relations féminines, il mène une carrière sans encombres. Il est en effet un escrimeur de niveau international, sport qu’il continuera d’exercer jusqu’en 1941 du haut de son rang de chef de la Gestapo. Titre qui lui voudra probablement quelques victoires facilitées au cours de cette période.

Mais en 1931, la carrière militaire d’Heydrich prend une tout autre tournure. Au mois d’avril de la même année, il annonce ses fiançailles avec Lina von Osten, mais il est traîne devant un tribunal d’honneur. Une plainte a été omise contre lui, une jeune fille dont l’identité reste à ce jour encore inconnue, dit être déjà marié avec Heydrich. Le 1er mai 1931, l’affaire est rendue publique et le verdict tombe : il est renvoyé pour indignité. Et si toute cette affaire n’était qu’un complot visant à faire rentrer Heydrich au sein du parti nazi ? C’est ce qu’avance l’historien Peter Padfield. Cette idée concorde totalement avec la suite de l’histoire : Heydrich rejoint le lendemain même le parti nazi. Quinze jours plus tard, Himmler le désigne chef de service des renseignements de la SS.

Heydrich continue son ascension fulgurante. Au cours de sa carrière, il aura épuré le parti, chassé les opposants ou encore orchestré de toute pièce la solution finale visant à exterminer les populations juives d’Europe. En 1942 avant sa mort, Reinhard est à l’apothéose de sa puissance : il est le chef des services des renseignements de la SS, chef de la Gestapo, vice-gouverneur de Bohême-Moravie et décoré à maintes reprises. C’est un homme redouté par ses homologues.

Heydrich en 1942 et son grade de SS-Obergruppenführer / photo via education-defense

Agir pour prouver : Opération Anthropoid

Alors que l’Europe s’effondre peu à peu face au Troisième Reich, la résistance des pays envahis s’organise. Tous les pays occupés s’attellent à la tâche : sabotage, renseignement, assassinat… Tous, sauf un : la Tchécoslovaquie. Et pour le gouvernement tchécoslovaque réfugié à Londres, il faut agir. En effet, l’industrie de la Tchécoslovaquie fournit en masse du matériel militaire  à l’Allemagne nazie. Leur légitimité auprès des Alliés est au plus basse. Pour remédier à cela, ils font appel au Special Operations Executive, le service secret britannique en charge de soutenir les résistances européennes durant la Seconde Guerre mondiale. La mission est simple, éliminer le dignitaire nazi Heydrich Reinhard qui n’est autre que le vice-gouverneur de la Bohême-Moravie.

Pour accomplir cette mission, deux soldats tchécoslovaques sont désignés : Jozef Gabčík et Jan Kubiš. Ils effectuent un entraînement intensif en Grande-Bretagne et sont parachutés en Bohême-Moravie dans la nuit du 28 décembre 1941. Avec eux sautent aussi plusieurs hommes dont des soldats tchécoslovaques. Ils atterrissent à l’Est de Prague à 2 h 24. L’opération Anthropoid débute.

Jozef Gabčík et Jan Kubiš / photo via Radio Prague Int.

6 mois pour s'organiser...

Installé à Prague, Heydrich a écrasé dans le sang et la terreur la faible résistance tchèque, et obtient malgré tout le statut de bienfaiteur auprès des habitants grâce à ses actions populaires. Il augmente les rations alimentaires, met en place des soupes populaires et lutte contre le marché noir.

Après un bref détour à Plzen afin d’y rejoindre leur contact, les hommes du commando Anthropoid engage les préparatifs. C’est le début de six longs mois de renseignements dans un seul et même but : mettre toutes les chances de leur côté pour faire de leur mission un succès. Les résistants prennent contact avec différentes organisations anti-nazies, et logent chez des familles à Prague. Deux plans furent envisagés pour abattre Heydrich : l’un consistait à l’abattre dans un train, et l’autre à l’attaquer dans une forêt, sur la route entre sa résidence et Prague. Finalement, ils décidèrent d’agir au cœur même de Prague.

En mai 1942, les résistants sont dans la capitale depuis 6 semaines, et ils obtiennent deux informations qui valent de l’or. La première leur est fourni par un des employés d’Heydrich et n’est autre que l’emploi du temps du SS. La deuxième concerne le moyen de déplacement d’Heydrich. Pour se rendre à ses bureaux, le bras droit d’Himmler y est conduit dans une Mercedes décapotable et dépourvu de blindage, sans aucune escorte policière ou militaire. Désormais, les résistants savent quand frapper. Ce sera le 27 mai 1942, aux alentours de 10 h dans le centre de Prague. Heydrich sera en route pour ses bureaux, mais n’arrivera jamais à destination.

Prague en 1942 / photo via vintag.es

... une minute pour conclure

Le jour de l’assassinat, les résistants se sont organisés de la manière suivante. Jozef Gabčík et Jan Kubiš attendent le passage de la Mercedes à un arrêt de tramway, tandis que 100 mètres en amont, Josef Valčík se tient prêt à signaler l’arrivée d’Heydrich. Il est 10 h 35, Valčík agite un miroir en direction des deux autres résistants qui reçoivent le message. Le chef de la Gestapo arrive. La voiture ralentit pour prendre le virage, comme prévu par les résistants.

Jozef Gabčík passe à l’action. Il passe devant la Mercedes, la forçant à ralentir davantage. Il se retourne, dégaine son pistolet-mitrailleur et presse la détente. Le pire se produit : aucun coup de feu ne part, l’arme s’est enrayée. Heydrich ordonne à son chauffeur de s’arrêter, et sort à son tour son arme. Il fait feu sur Gabčík qui tente de s’enfuir, et au même moment, une explosion retentit. L’autre résistant, Jan Kubiš, vient de lancer une grenade qui explose sous la roue arrière droite. Heydrich, debout dans sa voiture, reçoit des éclats de grenade dans le dos en même temps que de l’écrin de cheval dont les luxueux sièges de la Mercedes sont fait. Heydrich inconscient de ses blessures, sort de sa voiture et tente de poursuivre Gabčík, mais il s’écroule seulement quelques mètres plus loin. Jan Kubiš tente de s’approcher d’Heydrich au sol pour en finir, mais une garnison allemande alerté par les coups de feu arrivent sur les lieux. Il réussit à s’enfuir à vélo tout comme ses deux complices.

Heydrich n’est transporté qu’une heure plus tard à l’hôpital Bulovka qui se trouve à quelques rues du lieu de l’attentat. Sur place, le médecin personnel d’Hitler Theodor Morell est dépêché. Ses blessures ne sont pas mortelles et relativement superficielles, il échappera à la mort. Les médecins parviennent à extraire les éclats de grenades, et le blessé entreprend sa convalescence sereinement. Six jours plus tard, il prend son déjeuner assis dans son lit. L’opération Anthropoid a vraisemblablement échoué. Mais brutalement, l’état d’Heydrich s’aggrave. Le crin de cheval qui a pénétré son dos va se révéler fatal : son sang en est infecté. Il tombe dans le coma, duquel il ne se réveillera jamais. Heydrich Reinhard décède le 4 juin 1942 à 9 h 24 à l’âge de 38 ans d’une septicémie foudroyante.

Reconstitution de la scène dans le film HHhH réalisé par Cédric Jimenez

Servir sa cause jusqu'au dernier souffle

Les hommes de l’opération Anthropoid sont persuadés d’avoir échoué. Et leur sort semble sceller. Ils le savent, réussir à s’échapper de la Tchécoslovaquie et rentrer à Londres est irréalisable. Ils se réfugient dans un premier temps chez des familles résistantes, puis dans l’église Saint-Cyrille-et-Méthode à Prague. Mais Hitler a employé les grands moyens pour les retrouver. Un couvre-feu est imposé dans Prague, et un million de Reichsmarks sera offert à quiconque pourra renseigner la Gestapo. Et cela porte ses fruits : Karel Čurda, un des résistants du groupe Out Distance dénonce plusieurs caches des résistants. Alerté de la trahison, les familles qui ont hébergé les résistants fuis à temps ou se suicident à l’aide de capsule de cyanure avant l’arrivée de la Gestapo. Mais une famille, la famille Moravec, est arrêté. Le 17 juin en pleine nuit, leur appartement est investi. La mère est autorisée à aller aux toilettes, elle se suicide. Le père et le fils sont amenés au palais Peček où ils y sont torturés et interrogés toute la journée. Le père ne parlera pas, ignorant totalement l’implication de sa famille dans la résistance. Quant-au fils, soûlé au cognac, on lui montre la tête de sa mère tranchée dans un aquarium. Il finit par avouer ce qu’il sait : les hommes du commando Anthropoid se cachent dans l’église Saint-Cyrille-et-Méthode.

Le 18 juin à 4 h 15 du matin, plus de 700 soldats encerclent l’église. Dans l’extrême nécessité de fuir, les résistants préparaient leur départ de Prague. Pour cela, il était prévu de se cacher dans des cercueils confectionnés par leur soin. Mais il est trop tard, et face à la situation, les sept résistants décident de servir leur cause jusqu’à leur mort. L’ordre est donné de les récupérer vivants. Les soldats pénètrent dans l’église, accueillis par un déluge de feu. L’opposition des résistants est sans appel : ils ne se laisseront pas capturés vivants. Les SS le comprennent très vite, et l’ordre est levé. Trois résistants trouvent la mort au cours du combat. Les quatre derniers se réfugient dans la crypte et tente désespérément de creuser un trou à travers le mur pour s’échapper. Par la fenêtre, les soldats allemands glissent un tuyau, et la salle se remplie progressivement d’eau. Après plusieurs heures d’effort, les résistants se rendent à l’évidence : ils mourront noyer bien avant d’avoir pu glisser ne serait-ce qu’un bras à l’extérieur. Ils se donnent tous trois la mort.

Dans leur lutte, les résistants emportent avec eux 14 SS et en blessent 21 autres. Les SS chargent le traître Čurda d’identifier les corps, qu’il reconnaît bien comme les hommes responsables de la mort de leur chef. Les SS coupent la tête des corps et font défiler amis et familles devant une étagère qui les exposent.

Tuyau innondant la crypte de l'église / photo via amusingplanet

Une mort qui en vaudra des milliers d'autres

Les représailles, ordonnées par le Führer, ne se font pas attendre. Il était initialement prévu qu’Hitler organise une campagne d’extermination de la population tchèque mais l’idée fut abandonnée par peur de menacer la production d’armements dans le pays. Le Troisième Reich ne pouvait se priver de la docilité des tchèques et de trop grandes représailles reviendrait à se tirer une balle dans le pied.

Le 9 juin, le village de Lidice est encerclé par les hommes de la police de sécurité sous soupçon d’avoir abrité les résistants. Sur place, 184 hommes du village sont exécutés. Les femmes sont déportées à Ravensbrück, tandis que les enfants iront à Łódź. Sur les 105 enfants déportés, seuls 17 survivront. Le village est rasé et incendié après avoir été dépouillé de sa population. Certains enfants répondant aux critères du projet Lebensborn sont confiés à des familles allemandes. Le projet Lebensborn consistait à l’accélération de la création et le développement d’une race aryenne parfaitement pure et dominante. À ce sujet, la rédaction vous conseille le livre Max, écrit par Sarah COHEN-SCALI.

Deux semaines plus tard, la Gestapo trouve, dans le village de Ležáky, un émetteur radio appartenant à une équipe clandestine qui a parachuté Kubiš et Gabčík. Cette fois-ci, la Gestapo ne fait plus de distinction entre homme et femme. Les 33 adultes sont fusillés sur place, et les enfants envoyés dans des camps de concentration ou dans des familles allemandes.

L’évêque orthodoxe de Prague, qui a hébergé les résistants dans son église, est exécuté ainsi que trois autres religieux à la suite d’un procès le 1er septembre.
Au total, c’est plus de 13 000 personnes qui furent arrêtés à la suite de l’assassinat d’Heydrich, et plus de 1300 individus payeront de leur vie la perte de la sienne. Ce dernier chiffre reste toujours à confirmer.

Village de Lidice après le passage des SS / photo via Mémoires de Guerre

Une réussite au goût amer

Malgré tout, la réussite de cette opération et ses conséquences politiques présentent un bilan mitigé. Rappelons-le, le but de l’opération Anthropoid était de renforcer la légitimité des tchèques auprès des Alliés, leur collaboration avec l’Allemagne ne plaisant guère à Churchill et Roosevelt. À la suite des représailles pleinement revendiquées par l’Allemagne nazie, la résistance tchèque voit ses rangs grossir, comme voulu par les Alliés. Mais la production d’armement elle, ne faiblit pas, contrairement à ce qui était attendu.

Parallèlement, cet assassinat a montré au monde une chose : au sommet de leur puissance, les nazis ne sont pas inatteignables, motivant les résistants de toute l’Europe à continuer leur action. La perte d’un de leur plus haut dirigeant correspond certes à un vrai drame pour l’Allemagne nazie, mais elle ne bouleversera en rien leur organisation. Heydrich sera remplacé quelque temps plus tard, bien que son successeur n’atteindra jamais son niveau de pouvoir ou d’influence. Le mal était déjà fait. La solution finale continuera son horrible cours sans son créateur.

Faits marquants

Voici trois faits marquants sur l’Opération Anthropoid et Heydrich Reinhard :

– D’après l’historien Eberhard Jäckel, « l’architecte suprême du génocide ne fut pas Himmler, mais Heydrich. Il poussa Hitler lui-même. »

– Karel Čurda fut arrêté après guerre et reconnu coupable de haute trahison. Il est pendu à Prague le 29 avril 1947.

– Heydrich Reinhard est le plus haut dignitaire nazi jamais assassiné par la résistance. Aucune tentative ne sera réitérée par les Alliés, les représailles dont le Troisième Reich a montré qu’il était capable les en dissuaderons.