Abstention, chômage de masse et pauvreté grandissante : qui en est responsable ?

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Un cortège de gilets jaunes dans le 7e Arrondissement de Paris en janvier 2019. / Photo de Christophe Becker via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Lors des élections régionales ayant eu lieu les 20 et 27 juin derniers, le taux d’abstention est tombé : environ 65,7 % selon une estimation Ipsos, du jamais-vu dans la Ve République. Malgré une certaine corrélation entre ce taux record et les défaillances dans la distribution de la propagande électorale, alors sous la responsabilité des sociétés Adrexo et La Poste, ce chiffre montre en toute certitude un délaissement des urnes, une forme de contestation, alors même que les élections démocratiques permettent le bon fonctionnement de nos sociétés complexes. D’autre part, l’INSEE a observé en 2018 une diminution du niveau de vie des 30 % des Français les plus modestes par rapport à 2017, chiffre qui serait optimiste de par la méthode de calcul. La même année, la fortune de Bernard Arnault, première fortune française, passait de 46,9 à 73,2 milliards d’euros, soit une hausse de 35,9 % en un an seulement. Ces informations ne paraissent pas à priori liées, mais en s’y penchant de plus près, répondent à un contexte général dans lequel le pays se trouve. Alors, comment expliquer de tels chiffres et comment les interpréter ? 

En réalité, nous verrons que depuis plusieurs décennies, rien ne va dans l’économie : chômage alarmant, insécurité sociale et économique, mauvais fonctionnement de la redistribution des richesses et accroissement de la pauvreté, en partie causé par un changement de paradigme au milieu des années 70 et qui se poursuivra jusqu’à de nos jours. Nous vous expliquons point par point la situation actuelle, sans prendre en compte la situation de la crise sanitaire qui pourrait fausser l’analyse économique sur le long terme, bien que la plupart des paramètres abordés permettraient une analyse plus détaillée de la crise que nous vivons et ses conséquences sur le long terme.

Bernard Arnault, deuxième Homme le plus riche du monde selon Forbes/Photo via Wikipédia (CC BY-SA 2.0)

L'économie française au point mort

À la fin des années 1970, le ralentissement de l’économie en Europe s’amorce. Le chômage qui n’avait jamais dépassé les 5 % depuis les années 40 explose. Les économistes appellent cela du “chômage de masse”, c’est-à-dire une situation dans laquelle le chômage dépasse les taux dits normaux que l’on peut trouver dans une société de plein-emploi. Concrètement, le chômage de masse témoigne d’une économie en mauvaise santé.

Parallèlement, le PIB étant la richesse produite sur une année en France n’a cessé de diminuer depuis les années 60 jusqu’à atteindre une croissance d’à peine 1 % ces 10 dernières années. Cela signifie donc que la richesse produite dans le territoire n’a quasiment pas changé depuis 2010. Mais alors, comment expliquer le récent déclassement du niveau de vie d’une part des Français alors même que la richesse produite dans le pays sur dix ans a légèrement augmenté ?

La croissance économique diminue de décennies en décennies / Graphique de Dr. Saint James via Wikipédia (CC BY-SA 4.0)

Les inégalités de répartition en nette hausse

La richesse est, en effet, captée d’une façon inégalitaire, ce qui est normal dans une société capitaliste. Par exemple en 1996, les 500 plus grandes fortunes françaises captaient 6,4 % du PIB. Cette part importante se justifie par le fait que les plus grandes entreprises françaises créent des emplois et représentent une part importante de l’économie française. Seulement, en 2017, les 500 plus grandes fortunes françaises captaient 25,7 % du PIB. Pire encore, en 2018, elles captaient près de 30 % du PIB. Dans le même temps, ces mêmes entreprises ont largement supprimé des emplois, délocalisés et entre autres, participé à la réduction de l’activité du pays. Depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, on dénombre environ 3 millions de pauvres en plus, dont un million causé par la crise sanitaire. Les 2 millions restants sont donc logiquement causés par le fait que les 1 % les plus aisés ont capté les richesses au détriment des plus modestes.

Les conséquences

Les inégalités ont toujours existé, mais ont explosé ces dernières années, notamment suite à la suppression de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune, alors connu pour ses effets de redistribution des richesses. Par conséquent, une bonne partie de la population française se voit perdre une partie de la richesse qu’elle captait autrefois au profit de grandes familles milliardaires, mais plus généralement par les 1 % les plus aisés du pays. Cette situation favorise donc une colère populaire comme le mouvement des Gilets Jaunes apparu fin 2018 pour cause de hausse de la taxe carbone sur les ménages, jugée absurde et injuste par les plus fragiles d’entre nous. Enfin, cette colère se traduit également dans les urnes puisque nombre de citoyens s’abstiennent afin de montrer leur rejet de la politique des dernières années, ce qui explique l’abstention record.

La politique d'Emmanuel Macron visée ?

Une des nombreuses revendications du mouvement des Gilets jaunes : le rétablissement de l'ISF/Photo via Wikipédia Commons ( CC BY-SA 4.0)

On ne peut pas qu’attribuer cette situation économique et sociale à Emmanuel Macron. En effet, il est l’un des nombreux Président de la Ve République à avoir opéré des réformes libérales, comme Nicolas Sarkozy ou bien François Hollande. En revanche, il est clair que la suppression de l’ISF et la future réforme des retraites participent à une fracture sociale et économique toujours plus retentissante dans le pays, avec plus d’un million de pauvres en plus depuis le début du quinquennat Macron environ. Selon Thomas Porcher, l’origine de cet appauvrissement d’une partie des Français est l’idéologie qui guide notre pays depuis les années 1970 : le néo-libéralisme, désignant le fait de considérer l’Etat comme garant de fonctions régaliennes comme la justice, la sécurité et l’éducation au détriment de la santé privatisée.

Cette solution, trouvée par nos dirigeants, ne semble pas avoir porté ses fruits puisqu’elle créée un déséquilibre dans l’économie française sur le long terme avec des riches toujours plus riches, et qui malheureusement participent de moins en moins à faire fonctionner l’économie, comme le témoigne la hausse de la rémunération des actionnaires du CAC 40, regroupant les plus grandes entreprises françaises, ou encore la désindustrialisation et les multiples délocalisations que l’économiste dénonce depuis de nombreuses années. Toujours selon Thomas Porcher, dans les années 80, la part qu’une entreprise française du CAC 40 consacre à rémunérer ses actionnaires est passée d’environ 40 % à 66 %, ce qui ne profite qu’à la spéculation, au détriment notamment de la Recherche et Développement étant un moteur de l’innovation et donc de la croissance.

Les urnes suffisent-elles ?

Malgré l’alternance gauche-droite de ces dernières décennies, les politiques restent similaires d’un point de vue économique. Par conséquent, de nombreux citoyens s’en désintéressent, voir en sont dégoûtés. C’est le cas de François Boulo, nommé porte-parole des gilets jaunes à Rouen en 2018 qui a récemment publié son livre “Reprendre le Pouvoir” afin de donner les outils nécessaires à la compréhension du néo-libéralisme. Selon lui, s’armer intellectuellement est une étape indispensable au changement de politique. Avocat au barreau de Rouen, il se bat depuis plusieurs années maintenant à déconstruire des idées reçues en économie. Des erreurs, raisonnements biaisés ou simplement des mensonges, il utilise des chiffres accessibles par tous comme ceux de l’INSEE afin d’expliquer le fonctionnement de l’économie, et donc de comprendre ce qui provoque la stagnation économique actuelle. 

Sources : Le Parisien, Ipsos, INSEE, Chaine YouTube PRAXIS,