Nighthawks (1942) : Peut-on en faire une interprétation optimiste?

Quelques peintures d'Edward Hopper / Photo via https://www.wikiart.org/fr

Edward Hopper est un peintre réaliste qui, malgré les années changeantes et les courants souvent abstraits de l’art moderne du 20e siècle, est resté ancré dans son style. Ses œuvres sont propres, douces et presque trop réelles. Son style réaliste n’a pas pour objectif de se rapprocher le plus possible du rendu d’une photo avec des détails impressionnants, mais aborde le sujet sous un angle différent, vers des réalisations plus généralisées qui font appel à d’autres sens que notre vue. On peut y retrouver des sentiments, des souvenirs, une nostalgie qui jusqu’alors nous avaient été procurés que par des odeurs, des bruits.

Nighthawks d'Edward Hopper.

Nighthawks

Nighthawks est de loin le tableau le plus connu d’Edward Hopper. Celui-ci regroupe tous les thèmes de l’artiste. En effet, on y identifie la solitude, l’aliénation, le voyeurisme, la contemplation silencieuse et plus encore. On retrouve quatre personnes assises dans un Diner (restaurant typique américain)  de centre-ville, tard la nuit. Les relations entre tous les personnages sont ambiguës. L’homme et la femme ont les mains très proches, mais qui ne se touchent pas. On pourrait supposer qu’ils se connaissent mais leur visages indifférents nous disent qu’ils pourraient être étrangers, ou du moins momentanément éloignés. Un silence semble régner dans le calme de la nuit pendant que les clients, dans la clarté de la lumière du restaurant, sont encadrés par une atmosphère mélancolique, triste. La lumière dure qui sort du restaurant et illumine la rue obscure semble suggérer que ce bâtiment est le personnage principal du tableau. Ses lignes diagonales sont fortes et soulignées par celles du comptoir et des tabourets. On observe le tableau comme à partir du point de vue de quelqu’un qui serait seul dans l’obscurité de cette rue froide, en train de contempler la lumière chaleureuse dégagée par le Diner. Hopper fait de nous un spectateur-acteur, ce qui amplifie ces sensations, cette mélancolie et cette solitude. On se sent comme figé dans l’obscurité et le froid, impossible de rejoindre les autres personnages dans le Diner. Pourtant, on a accès à l’intimité de l’intérieur de ce restaurant. On se croirait même capable de toucher l’atmosphère qui y règne. On s’imagine bien qu’en plein jour, le vide qui submerge ce lieu est remplacé par une foule de personnes pressées, ce qui renforce un sentiment de nostalgie, de calme et de tranquillité. C’est le paradoxe de la solitude dans la vie urbaine. On se figure bien le bruit que nos pas pourraient faire sur ce trottoir lisse, et on reconnaît une des obsessions de l’artiste : la lumière à travers les fenêtres. 

La lumière à travers les fenêtres dans les œuvres d'Hopper / Photo via https://www.wikiart.org/fr

Complainte du progrès ?

Dans les années 1940, c’est l’émergence de l’ “American way of life” aux États-Unis. New-York devient la ville la plus dynamique du monde et adopte les codes de la société de consommation que l’on connaît tous aujourd’hui. Les personnages distants à la mine triste traduisent l’incapacité de l’humain à communiquer entre eux, qui, depuis les années 1940 n’a cessé de croître, et encore plus aujourd’hui avec l’avènement des smartphones. Si la ville est plongée dans le noir, la seule source de lumière provenant du Diner nous permet d’observer qu’un seul objet qui n’appartient pas au restaurant : une caisse enregistreuse. On y identifie une allusion évidente à l’argent, mais,  sa présence a-t-elle vraiment pour objectif de critiquer ce nouveau mode de vie qui s’installe dans la société de Hopper ? Par ailleurs, si tous les critiques d’art ne se sont pas mis d’accord sur la nature de l’objet que tient la femme dans sa main, certains s’accordent à affirmer qu’il s’agit de billets. On retrouverait alors à deux endroits différents du tableau la présence de la monnaie américaine qui oppresse la vie des habitants de New-York. 

On peut aussi se questionner sur la nature de ce moment dans la vie des personnages du tableau. Est-ce là leur manière de profiter de leur temps libre ? Est-ce que leur vie ne s’articulerait plus seulement qu’autour de leur travail ? Et dans ce cas, jouir de la vie devient une épreuve, un concept inaccessible auquel on pense, seul, assis dans un Diner avec des inconnus qui affichent la même humeur. 

Une lecture optimiste.

Nighthawks fut achevé pendant les semaines suivant l’attaque de Pearl Harbor (7 décembre 1941). 

Pearl Harbor le 7 décembre 1941. / Photo via https://www.nytimes.com

À New-York régnait en conséquence un climat de paranoïa face à la terreur d’une nouvelle attaque. La nuit, les habitants de la ville coupaient leur courant pour s’exercer à  se camoufler en cas d’attaque aérienne. Les fenêtres équipées de grands stores noires, la ville était éteinte et silencieuse. 

La femme d’Edward Hopper écrivit dans son journal intime : « Ed refuses to take any interest in the very likely prospect of being bomb. ». Si une seule lumière restait allumée dans l’ensemble de la ville, il se pouvait que ce fût celle de l’atelier de Hopper.

Voilà l’atmosphère dans laquelle Nighthawks a été créé. Maintenant, est-ce que cela a eu une influence sur la peinture ? Edward Hopper essayait vraiment de séparer ses œuvres de leur contexte historique. Mais, est-ce une coïncidence que comme son studio, la lumière du restaurant de Nighthawks semble être la seule à briller dans la nuit ? Ce tableau est une des exceptions dans les œuvres de Hopper car ce n’est pas la lumière extérieure qui vient éclairer une pièce, mais la lumière du restaurant qui illumine l’ensemble de la rue. Souvent associée à des interprétations pessimistes, on peut maintenant envisager une lecture plus optimiste de l’œuvre. Qu’y a-t-il à faire face à ces moments de doutes et de troubles, à part continuer de vivre ? Le temps est comme arrêté tandis que les personnages figés de Nighthawks semblent s’ennuyer, mais l’ennui est exactement ce qui nous fait le plus profondément ressentir le temps et l’existence. Il peut inspirer des réflexions profondes et permettre à l’esprit de divaguer. Ils sont tous physiquement proches, mais isolés psychologiquement. Peut-être que c’est exactement ce que ces personnages sont en train de ressentir, seuls, mais réunis dans ce restaurant éclairé d’une lumière qui illumine la ville entière.