Russie : Le Bras de Fer entre le Kremlin et Alexeï Navalny

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Vladimir Poutine, l'actuel président russe (à gauche) et Alexeï Navalny (à droite), l'opposant principal du régime en place dans le pays.

Depuis plus de vingt ans, Vladimir Poutine est une figure centrale du pouvoir exécutif en Russie, avec une alternance entre les postes de président du gouvernement – de 2008 à 2012 – et de président de la fédération de Russie – avec deux premiers mandats de 2000 à 2008 et deux seconds de 2012 à aujourd’hui. Bien que ce pouvoir en place semble avoir réussi à recueillir une certaine admiration d’une importante partie de la population russe  – 83% des Russes approuveraient les actions du président de la fédération d’après une étude menée en 2016 par le Washington Post – il n’empêche que la communauté internationale ainsi qu’une part des citoyens du pays dénoncent régulièrement les infractions du Kremlin lors de ces dernières années. 

Corruption, fraudes électorales, éliminations mystérieuses de la concurrence politique, censure et propagande, les détracteurs du Kremlin (expression désignant le pouvoir russe) se font souvent entendre pour tenter de mettre en lumière ce qui, selon eux, est la vraie nature du régime de Vladimir Poutine. Parmi ces détracteurs se dresse Alexeï Navalny, certainement la figure la plus emblématique de l’opposition à ce pouvoir ; à l’origine d’une fondation ayant pour vocation de lutter contre la corruption dans le pays, celui-ci est aujourd’hui au cœur de la médiatisation internationale, d’abord pour son empoisonnement mystérieux en août 2020, puis pour son emprisonnement et sa disparition en janvier et février 2021, ayant par ailleurs entraîné une multitude de manifestations de soutien dans le pays, réprimées par le pouvoir. Retour sur ce bras de fer inédit entre le Kremlin et Navalny.

Qui est Alexeï Navalny?

Alexeï Navalny, de son nom complet Alexeï Anatolievitch Navalny, est un homme politique né en 1972 à Butyne, une ville rurale dans l’oblast de Moscou. Depuis plus d’une décennie, il est connu pour être l’un des principaux opposants au pouvoir en place en Russie. Diplômé en droit de l’université russe de l’Amitié des Peuples en 1998 et de l’université des finances du gouvernement russe en 2001, il exerce dès lors la profession d’avocat, avant de s’affirmer dans le milieu politique en s’engageant dans le parti Labloko en 2000 (il en sera exclu en 2007 pour “activité nationaliste”) et à partir de 2009, en tant que conseiller du gouverneur de l’oblast de Kirov, dans le district fédéral de la Volga à l’Est de Moscou. La même année, celui-ci étudie par ailleurs à l’Université de Yale, l’une des institutions les plus prestigieuses des États-Unis.

Celui-ci se lance rapidement dans la lutte contre la corruption du régime russe. En 2009, il lance ainsi son propre blog en ligne, connu sous le nom de blog Navalny, ayant pour objectif d’enquêter et de révéler les infractions commises par le régime russe et le parti au pouvoir – Russie Unie – qu’il qualifie d’ailleurs de “parti des voleurs et des escrocs”. Navalny y publie notamment des documents accusant le géant d’énergie Transneft de détournement de fonds à la hauteur de 2,9 milliards d’euros, au moment de la construction d’un oléoduc en Sibérie. Dans le même objectif, il créé la fondation anti corruption (FBK), une ONG ayant pour vocation de lutter contre la corruption du gouvernement russe. Il se présentera ensuite aux élections municipales de Moscou en 2013, avant de rentrer dans un processus judiciaire sous différents chefs d’accusation qui durera le reste de la décennie.

“Le Fonds de lutte contre la corruption (FBK) est la seule organisation à but non lucratif en Russie qui enquête, divulgue et réprime les infractions de corruption dans les plus hautes autorités. FBK a été fondée en 2011 par Alexey Navalny. Depuis lors, le fonds a lancé des centaines d’enquêtes, étudié des milliers de marchés publics et économisé des milliards de roubles budgétaires. Les autorités nous font de plus en plus pression chaque année, mais votre soutien nous permet de poursuivre notre travail.”

Description de la fondation, d’après leur propre site internet (https://fbk.info)

Après de multiples agressions et accusations menées contre lui ces dernières années, provenant de différentes entités, Navalny s’est principalement fait connaître dans le monde au cours de l’année précédente. En effet, le 20 août 2020, l’opposant du Kremlin effectue un vol intérieur reliant Tomsk, en Sibérie occidentale, à Moscou, la capitale du pays. Pourtant, son vol est contraint d’atterrir en urgence à Omsk, quelque temps après le décollage, après que Navalny ait subi ce qui semble alors être un empoisonnement. D’après les autorités sanitaires, notamment Alexandre Sabaïev, le toxicologue en chef de l’hôpital où se trouve Navalny, aucune substance ne semble d’abord avoir été détectée malgré le large éventail de tests menés. Pourtant, une fois que l’opposant ait été transféré à l’hôpital de la Charité à Berlin en Allemagne deux jours plus tard, les nouveaux tests ont rapidement démontré l’utilisation du Novitchok, un agent neurotoxique développé par l’URSS dans les années 70, sur le corps de Navalny.

Finalement, l’état de santé d’Alexeï Navalny s’améliore entre la date de son empoisonnement et la fin du mois de septembre, ce qui lui permet de sortir de l’hôpital allemand le 22 septembre 2021. Soucieux des conséquences d’un retour en Russie, la plupart des ses admirateurs se demandent alors si l’opposant compte rentrer dans son pays natal une fois qu’il sera complètement rétabli. Interrogée par l’AFP le 15 septembre 2020 quant à un retour de Navalny en Russie, sa porte-parole, Kira Iarmych, a répondu qu’il n’avait jamais été question d’autre chose. Ainsi, l’opposant rentre en Russie le 17 janvier 2021, après plusieurs mois de rééducation en Allemagne, mais son vol est détourné vers le second aéroport de Moscou et celui-ci doit dès lors faire face à une interpellation du service fédéral des pénitenciers. Le 2 février 2021, Navalny est ainsi condamné à trois ans et demi de prison par un tribunal de Moscou, après avoir été reconnu coupable d’avoir violé son contrôle judiciaire alors qu’il était en Allemagne depuis le mois d’août 2020.

Quelles sont les intentions du Kremlin?

Bien que l’utilisation du Novitchok semble avoir été prouvé par les tests effectués par l’hôpital allemand, le gouvernement russe affirme n’avoir aucun lien avec cet évènement. En effet, alors que l’Union européenne, plus particulièrement la chancelière allemande Angela Merkel ainsi que le haut représentant de l’Union européenne (UE) pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, appellent Moscou à enquêter en toute transparence sur cette affaire et à mener les responsables en justice. Toutefois, Viacheslav Volodin, le président de la Douma d’État (la chambre basse de l’assemblée fédérale de Russie) estime que l’UE aurait pu être à l’origine de cet empoisonnement, dans le but de nuire à la santé d’un citoyen russe afin de créer des tensions en Russie, comme exprimé dans un article officiel de la Douma russe. Plus tard, alors que Navalny sort de l’hôpital et qu’un rétablissement complet est envisageable, le Ministère russe des affaires étrangères suggère que l’empoisonnement n’était qu’une simple mise en scène. Certains médias russes, comme The Insider, dénoncent tout de même les versions peu cohérentes entre elles du Kremlin sur cet empoisonnement, comme l’exprime d’ailleurs leur titre sarcastique : « Il n’y a pas eu de poison ! Il y en a eu mais pas le Novitchok ! C’était le Novitchok mais pas le nôtre ! C’était le nôtre mais il l’a bu lui-même ! ».

En tout temps et pour tout cas, Moscou semble démentir les faits, comme ça a pu être le cas pour la révélation de Navalny du “palais secret” de Poutine dans une vidéo Youtube paru en janvier 2021, où l’opposant dénonce le financement illégal, provenant de fonds publics, d’une immense résidence possédée par le président de la fédération. En effet, le gouvernement atteste que “rien de tout cela n’est vrai”, comme l’affirme le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Néanmoins, le gouvernement semble tout de même être réfractaire au mouvement lancé par le concurrent ; les manifestations entrainées par ces événements ayant été, pour la plupart, violemment réprimées par les autorités locales. Au moins 5 100 personnes, dont l’épouse de Navalny, Yulia Navalnaya, ont été arrêtées lors des rassemblements à travers le pays, comme l’affirme le journal britannique The Guardian. De même, le 5 février 2021, l’expulsion de 3 diplomates européens – un suédois, un polonais et un allemand – pour participation aux manifestations de soutien à Alexeï Navalny a su amplifier les tensions déjà présentes entre la Russie et l’UE concernant cette affaire.

Manifestation pro-Navalny à Lipetsk.

Quelle ampleur derrière ce mouvement?

Le mouvement entraîné par l’empoisonnement et l’arrestation de Navalny, ainsi que par la révélation faite par ce dernier portant sur le palais de Poutine, à aujourd’hui réussi à déclencher des rassemblements populaires réfractaires au gouvernement et désireux d’obtenir une certaine justice sociale. Ce mouvement de contestation a rassemblé – d’après le média financier russe Vedomosti – entre 100 000 et 200 000 personnes pour manifester dans les rues du pays entre les 23 et 31 janvier, des manifestations toutes réprimées par les autorités locales. Ces chiffres ne sont pas négligeables en Russie, comme l’affirme le quotidien russe, mais insignifiants pour déclencher le moindre changement majeur au sein du régime.

Néanmoins, ce mouvement semble être l’un des plus prononcés depuis l’investiture de Vladimir Poutine. D’après le quotidien britannique The Daily Telegraph, de toutes les difficultés politiques qu’a connues Vladimir Poutine en vingt ans de pouvoir, celle qu’incarne Alexeï Navalny promet d’être la plus épineuse. Vedomosti affirme également qu’il ne faut pas négliger les 20 millions d’internautes ayant suivi les heures de lives de Navalny en janvier 2021, démontrant une part importante de la population réfractaire au régime, ou du moins capable de remettre en question le fonctionnement du pouvoir en place. De quoi faire légèrement trembler le Kremlin.

Quel futur pouvons-nous envisager?

Selon les experts, différentes possibilités sont envisageables. Si pour certains, Navalny et son mouvement pourraient bien avoir une répercussion sur le régime, d’autres estiment que l’opposant n’est en réalité rien d’autre qu’un produit marketing de l’Occident, sans réel programme politique comme l’affirme le magazine russe Expert. Pour une partie des experts, un changement majeur dans le régime de Vladimir Poutine n’est pas envisageable actuellement, de même qu’une quelconque révolution. Cependant, certains s’accordent aussi à dire que le Kremlin doit rester attentif aux cours des événements, car les manifestations ayant eu lieu à la fin du mois de janvier 2021, l’important nombre d’internautes sur les réseaux ainsi que la médiatisation colossale des évènements ont montré l’importance inédite de ce mouvement de contestation, et plus largement qu’une importante partie de la population est capable de remettre en question le bon fonctionnement du régime de Poutine. Reste encore à Navalny et ses partisans à convaincre l’élite oligarchique de Russie de rejoindre le mouvement, ce qui selon Vedomosti, ne pourra se faire seulement si l’opposant parvient à les convaincre du danger de l’opposition du régime russe avec l’Occident, tout en empêchant les mouvements contre le régime de devenir trop populaires et incontrôlables.