Le rapport Meadows de 1972, ou l’échec d’une société durable.

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World 3, modèle utilisé par le Club de Rome

En 1971, le Club de Rome commande auprès du MIT (Massachussetts Institute of Technology), l’un des plus prestigieux instituts de recherche dans le domaine de la technologie et la science, un rapport ayant pour but d’éclaircir les liens entre croissance économique ou démographique et limites écologiques à une époque où l’impact de l’Homme sur l’environnement devient important. Le livre appelé Rapport Meadows, Rapport du Club de Rome, ou encore The Limits to Growth connait un succès international lors de sa publication en 1972 et soulève de nombreuses questions sur la fragilité de notre société à l’aide d’un modèle mathématique nommé World 3. Le livre est mis à jour en 2004 et comprend de nouvelles parties afin de trouver des contre-arguments aux critiques formulées à l’encontre du Rapport Meadows. De ce fait, comment concevoir la croissance économique et les limites écologiques ? En quoi cet ouvrage est pionnier dans le domaine de l’écologie ?

Le Club de Rome, qui sont-ils ?

Cette organisation internationale fondée en 1968 est un groupe de réflexion, c’est-à-dire un groupe d’économistes, de scientifiques et même d’industriels soucieux de l’environnement et de la croissance économique. Ils désirent connaitre les effets de la civilisation thermo industrielle sur l’environnement et la société, puisqu’à l’époque les conséquences de l’impact humain sur l’environnement sont encore bien méconnues.

Qui sont les chercheurs du MIT ?

Les chercheurs et donc auteur de The Limits to Growth sont Donella Meadows, Dennis Meadows ainsi que Jorgen Randers. Ce sont des dynamiciens des systèmes, c’est-à-dire des personnes tentant de représenter des systèmes complexes par des modèles mathématiques. En l’occurrence, le modèle World 3 qu’ils ont réalisé représente notre monde impacté plus ou moins par des fonctions étant interconnectées.

World 3, un modèle complexe

Simulation informatique du modèle standard World 3

World 3 est un modèle mathématique, c’est-à-dire une simulation relancée des milliers de fois, ayant pour but d’étudier la société selon de nombreux paramètres comme par exemple la croissance démographique, les ressources restantes sur Terre, la nourriture, l’industrie, etc. Les liens entre les paramètres permettent de prédire mathématiquement dans un futur proche la tendance de ces paramètres. L’image ci-dessus est le résultat de la première simulation dite standard, ou scénario 0, elle représente la société et son avenir prédite mathématiquement. On peut voir différents paramètres énoncés précédemment ainsi que leur tendance dans le temps, en étudiant le passé et le présent. 

Ce scénario fut un choc à l’époque, puisque les chercheurs en ont conclu que le modèle World 3, ayant pour but de reproduire le plus fidèlement le monde dans lequel nous vivons, montrait une brusque chute de la plupart des paramètres humains et matériels vers 2030 lors de la diminution de ressources sur Terre ainsi que la hausse de la pollution. Ce que montre ce graphique, c’est un effondrement de la société si rien ne change.

Comment expliquer ce résultat inquiétant ?

Le modèle World 3 permet notamment de représenter mathématiquement le fonctionnement du capitalisme et donc l’accumulation de capital (richesse matérielle ou financière). Ce système économique repose sur des fonctions exponentielles, c’est-à-dire que la richesse créée produit davantage de richesse. Prenons l’exemple d’une mine de charbon. Cette mine possède du capital et en utilise la moitié lors de l’extraction afin d’en tirer des bénéfices à la revente. Après avoir vendu du charbon, et donc en avoir tiré des bénéfices, le capital de l’entreprise s’est accru et donc elle va mécaniquement consacrer davantage de capital afin d’extraire encore plus, etc. Ce fonctionnement est exponentiel et se heurte dans World 3 aux paramètres environnementaux comme les ressources ou la pollution. Ce modèle permet de montrer que cette croissance exponentielle infinie dans un monde fini, c’est-à-dire présentant des limites physiques (quantité de ressource) n’est pas durable et se terminera un jour. Dans le scénario 0 ci-dessus, il s’agit d’un scénario dans lequel le modèle de croissance infinie se poursuit, et se termine donc brusquement par un effondrement de la société heurtée par les limites physiques. Le modèle se repose sur des boucles de rétroaction, c’est-à-dire des paramètres ayant des conséquences sur d’autres. La première image de l’article est une multitude de boucles de rétroaction.

World 3 , c'est plusieurs scénarios

Les chercheurs du MIT ont simulé des milliers de fois World 3 avec des paramètres différents afin d’éviter cet effondrement, et ainsi trouver à l’aide du modèle des solutions à cet effondrement. Le scénario 2 est identique au scénario 0 à l’exception que les ressources sur Terre sont multipliées par deux et de meilleures techniques d’extraction permettent de maximiser le rendement. Dans ce scénario, l’effondrement de la civilisation est plus tardif, mais la tendance des courbes reste la même et l’issue est identique, et que l’effondrement provient de la pollution massive. Ce scénario permet ainsi de démontrer que même si l’on découvre encore d’énormes quantités de pétrole par exemple, nous ne sommes pas épargnés de cet effondrement. Le troisième scénario se situe dans une partie entière dédiée à la technologie, puisque la plupart des personnes pensent que le progrès technique et la technologie sauveront l’Humanité d’un effondrement grâce à l’élaboration de nouvelles techniques permettant par exemple d’améliorer le taux d’extraction et découvrir de nouvelles méthodes d”extractions. Ils élaborent donc un scénario hypothétique identique à celui doublant les ressources disponibles et mais dans lequel à partir de l’an 2000, la technologie permettrait de diminuer de 4 % la quantité annuelle pollution émise. Le résultat est encore un effondrement mais cette fois vers 2070, avec une chute des paramètres humains et matériels comme la population mondiale et la production industrielle causée par la raréfaction des ressources. La conclusion de ce scénario et que les chercheurs ont formulé est que la technologie ne peut épargner l’Humanité à un effondrement, mais seulement atténuer un effondrement ou le retarder.

Le Rapport Meadows, c'est aussi une étude sur des faits concrets pour appuyer le modèle

Les chercheurs ont également consacré une grande partie du livre à l’étude de faits réels dans l’optique d’appuyer les conclusions du modèle, comme le cas des polluants persistants comme les Polychlorobiphényles (PCB) ou les dioxines. Certaines études comme celle de la couche d’ozone permettent de montrer qu’il faut rester optimiste, puisque l’Homme est capable de mettre en place des mécanismes ou des lois afin de limiter son impact sur l’environnement. 

Ce qui fait de l'ouvrage une prouesse, c'est sa capacité à représenter si fidèlement la fragilité de notre environnement

Le modèle mathématique des chercheurs du MIT fut le premier à représenter des paramètres environnementaux précis comme la fertilité des sols, la quantité de terres fertiles, etc., étant heurtés par la pollution. World 3 permet de mesurer l’appauvrissement des sols et l’impact destructeur de la pollution, qui dans cet ouvrage n’est pas simplement la présence de détritus dans l’environnement, mais l’ensemble des émissions de polluants agissant ainsi comme une externalité négative et étant capable de freiner la production de nourriture mondiale, l’espérance de vie… En bref, l’environnement dans le modèle n’est pas pris à la légère, et de nombreux liens de causalité sont correctement représentés, ce qui est une prouesse à l’époque.

Un système soutenable

Dans la dernière partie du livre intitulée Transitions vers un système soutenable, les chercheurs tentent d’élaborer un scénario dans lequel le modèle prédirait mathématiquement une société durable, dans laquelle la technologie aurait sa place. Contrairement à ce que l’on pourrait croire et ce que le discours écologique promeut, le système soutenable ne signifie pas faire de la “croissance zéro” ou de la “décroissance”, il s’agit d’envisager un monde où la technologie est utilisée à des fins durables et où l’Homme parvient à mettre en place des mécanismes afin de limiter son impact.

“Dans le langage des systèmes, changer une structure n’a rien à voir avec le fait de renverser des personnes au pouvoir, de tout démolir ou mettre à bas la bureaucratie […] Mais changer une structure signifie changer la structure en boucle de rétroaction.”

Extrait du Rapport Meadows, Chapitre 7, Transitions vers un système soutenable

Les chercheurs soulignent que le système doit changer afin de devenir durable. Pour cela, il est inutile d’abattre le système puisque cela n’apporterait rien en contrepartie, mais il est nécessaire de changer “les liens relatifs à l’information” c’est-à-dire changer la façon dont les acteurs du système travaillent ensemble ainsi que la façon dont les idées et objectifs sont élaborés.

“Un système doté d’une nouvelle structure de l’information peut finir par changer lui aussi ses propres structures sociales et physiques. Il peut développer de nouvelles lois, de nouvelles organisations, de nouvelles technologies, enrichir les individus de nouvelles compétences […] Pareille transformation n’a pas besoin d’être dirigée de façon centralisée ; elle peut être non planifiée, naturelle, évolutive, dynamisante et joyeuse.”

Extrait du Rapport Meadows, Chapitre 7, Transitions vers un système soutenable.

Le scénario durable

Dans le scénario 9, la planète cherche à partir de 2002 à stabiliser sa population ainsi que sa production industrielle par habitant. A cela sont ajoutées des technologies relatives à la pollution, aux ressources et à l’agriculture. Ce scénario nécessite comme expliqué précédemment de changer le système et l’ordre des priorités. Ici en 2002, une politique instaurant un plafond de deux enfants par couple est adoptée à l’échelle mondiale. La même année, le modèle business-as-usual ( croissance exponentielle, rien ne change) est délaissé, et la technologie a pour objectif non pas de maximiser les rendements et servir la croissance exponentielle, mais au contraire de limiter ou même réduire les effets de l’agriculture, la pollution et de l’exploitation des ressources planétaires. La technologie est finalement garante de la durabilité du système, contrairement à ce que revendique le discours écologiste actuel. Le scénario 10 est exactement le même, sauf que les politiques sont mises en place en 1982, soit 20 ans avant le scénario 9. Dans ce scénario, on constate que la société durable est bien plus simple à mettre en place, mais on constate également que bien que ces scénarios soient proches, la pollution est bien moindre dans le dernier scénario.  

Pourquoi lire ce livre ?

De nos jours, le réchauffement climatique est connu de tous, et notre société n’a rien changé. Elle a suivi le modèle de croissance exponentielle, ou scénario 0, menant à l’effondrement. Par ailleurs, la réédition de 2004 du livre a permis de confronter les prédictions du modèle ainsi que les valeurs réelles, qui malheureusement coïncident. De plus, ces dernières années ont été marquées par la montée en popularité des partis écologistes, ainsi qu’une prise de conscience globale du changement climatique, mais surtout des manifestations dans de nombreux pays nommés “Friday for Future” réclamant des mesures immédiates contre le réchauffement climatique. Enfin, l’échec de la COP21 désormais constaté montre à quel point nous sommes dans une impasse et Dennis Meadows, un des auteurs du Rapport Meadows, a annoncé dans les années 2010 que notre société était complètement dans le dépassement des limites physiques et qu’elle ne saurait se limiter par elle-même. 

Tous ces évènements montrent qu’il y a une prise de conscience, et que de nombreuses personnes cherchent à bâtir un monde meilleur afin de limiter les dégâts à venir. Cet ouvrage soulève de nombreuses questions et permet de mieux comprendre comment notre société fonctionne, mais surtout comment faire pour changer notre système. Il est également un incontournable à lire pour ceux qui souhaitent faire de l’économie puisque c’est sur la croissance exponentielle que se fonde le capitalisme de nos jours, et étant en partie responsable de la non-durabilité du système. Ce livre montre également la place de la technologie dans un monde durable et qu’elle n’est pas à rejeter comme certains promoteurs de la croissance zéro réclament. Bien que ce livre apporte de nombreux éléments glaçants, il est optimiste et permet de mieux comprendre notre environnement et sa fragilité.

De plus, la crise sanitaire que nous vivons actuellement est clairement une limite physique à la croissance puisque le braconnage, et donc la présence d’humains dans des habitats dédiés aux animaux sauvages, est totalement insensé et provoqué par le système dans lequel nous vivons.

Que peut-on retenir ?

Même si notre société aurait  effectuer un changement bien avant, même si le Rapport Meadows ne mesurait pas des phénomènes inquiétants méconnus à l’époque comme l’appauvrissement en azote et en oxygène des sols, la perturbation du cycle de l’azote, les ravages des dioxines et la chute spectaculaire du nombre d’espèces à l’échelle globale, l’optimisme demeure toujours.

“Prenons garde à ne pas céder à la désespérance, car il reste de temps à autre une lueur d’espoir.”

Edouard Saouma, 1993

L'optimisme est encore présent

“Il existe un troisième modèle mental selon lequel les limites existent bel et bien et ne sont pas loin d’être atteintes, voire le sont déjà pour certaines d’entre elles, mais nous avons juste assez de temps pour réagir. Il faut donc faire vite. Il y a juste assez d’énergie, de matière , d’argent, de résilience environnementale et de vertu humaine pour enclencher une réduction planifiée de l’empreinte écologique de l’humanité : une révolution de la durabilité vers un monde bien meilleur pour l’immense majorité d’entre nous est possible.”

 

“Ce troisième scénario peut tout à fait se révéler faux. Mais d’après ce que nous avons pu recueillir comme informations, depuis les données mondiales jusqu’aux modélisations à l’échelle planétaire, il se peut aussi qu’il soit valable. Et ce n’est qu’en le testant que nous aurons la réponse.”

Paragraphe final du Rapport Meadows, Chapitre 8, Transition vers la durabilité : les outils.

Sources : The Limits to Growth, 1972.