Le travail : histoire d’une idéologie

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L'évolution du travail et sa vision a connu de nombreuses phases dans l'histoire de l'humanité.

La société est aujourd’hui principalement construite autour du salariat qui, d’une manière générale, façonne la façon dont nous percevons le monde du travail. Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas, puisque l’idéologie reliant les humains au travail a radicalement changé de sa création à nos jours. Alors, comment cette façon de concevoir le travail a-t-elle évolué au cours du temps? C’est la réponse à laquelle Guillaume Borel a répondu dans son livre Le Travail, Histoire d’une idéologie, qui sera résumé ici.

Naissance du travail

La naissance de travail, du moins son concept, remonte à l’époque où les sociétés humaines, auparavant faites de chasseurs-cueilleurs qui n’avaient pas de grande relation avec le travail, commencèrent à se sédentariser en développant l’agriculture. Selon le célèbre théoricien de l’évolution américain Jared Diamond, ce total changement des modes de vie a été en majorité causé par l’augmentation massive de la population suite à la dernière ère glaciaire, où les individus n’eurent d’autres alternatives que de choisir entre se sédentariser et limiter les naissances. Cependant, ce changement est long et contraint et n’améliore pas les conditions de vie au sein de ces nouvelles sociétés, bien au contraire. Le travail dans les cultures est contraignant et parfois peu rentable tandis que les variétés de plantes issues de cette agriculture sont peu variées, résultant en une régression de l’espèce humaine. Une étude comparative des squelettes humains de la fin de l’ère glaciaire et de -4000 avant J.C a notamment démontré que la taille moyenne des hommes chasseurs-cueilleurs était d’1m78, tandis que les hommes sédentarisés n’avaient qu’une taille moyenne d’1m60.

Des cités antiques au capitalisme industriel

La naissance de ces premières cités enclenche par ailleurs le processus de l’exploitation, puisque les surplus agricoles sont confisqués au profit du pouvoir royal, qui va s’accentuer avec l’apparition des premières cités antiques. En effet, il existe alors en Grèce Antique une séparation très stricte entre la classe dominante, passant son temps à s’occuper des affaires publiques ainsi qu’aux choses de l’esprit, et une classe exploitée, vouée à assurer la fonction économique de la cité. La liberté des uns repose alors sur l’exploitation des plus faibles et non plus sur l’autosuffisance. Il est tout de même important de préciser que, comme le note le philosophe et théoricien Jacques Ellul, les esclaves de cette société n’apparaissent pas écrasés par le travail, ceux-ci disposaient en effet de larges temps de loisir et leur charge de devoirs était relativement faible, à l’instar des sociétés industrielles capitalistes des XVIIIe et XIXe siècles.

Cette façon de construire inégalement les sociétés va se prolonger au Moyen Âge, notamment avec l’apparition de la féodalité. En effet, la noblesse ainsi que le clergé, sous prétexte de protection et de religion (faute originelle de la Genèse dans la Bible), exploitent la classe la plus faible, alors faite de paysans, en confisquant les faibles surplus de rendements agricoles. La charge de travail reste néanmoins faible comparée à l’exploitation capitalisme qui suivra. Les progrès techniques qui ont lieu à la fin du Moyen Âge, entrainant l’essor de la production et des surplus agricoles, ont provoqué le développement d’une classe d’artisans et de commerçants essentiellement urbaine. Le travail, qui était alors jusque-là considéré comme une fatalité liée à la faute originelle va alors se charger de significations nouvelles que vont porter les valeurs protestantes de la réforme luthérienne.

Le travail de la terre au Moyen-Àge. / Image via saisons-vives.com

Au XVIIIe siècle, les progrès techniques, menant à la révolution industrielle, vont provoquer un exode rural dans les pays les plus développés de l’époque, comme l’Angleterre. Le développement de la classe bourgeoise va déboucher sur l’effondrement et le découplage de l’idéologie catholique attachée à l’activité économique et au travail. En France, le mouvement des Lumières va être le principal vecteur idéologique de la destruction de l’ordre social et religieux hérité du féodalisme. Par la suite, alors que ce changement de l’organisation de la société est un moyen pour la classe bourgeoise dominante de s’enrichir personnellement, la classe ouvrière sera exploitée au profit de cette dernière n’ayant d’autres choix que de travailler sans pouvoir s’élever au-dessus de cette condition de dénuement extrême. La disparition de la société féodale inégalitaire laisse alors place à une société industrielle capitaliste, largement plus inégalitaire que la précédente. L’amélioration des conditions de vie et de travail des ouvriers se fera au cours des siècles mais sera longue et contrainte, puisque les classes dominantes, souhaitant conserver leurs avantages, disposent de l’éducation et du temps pour s’occuper des affaires politiques, tandis que les ouvriers, eux, sont constamment exploités et ainsi, privés de leur temps et de l’exercice démocratique. La démocratie est alors fortement remise en cause, puisque seuls les privilégiés possèdent le pouvoir politique.

Le XXe siècle est par la suite une époque remplie de craintes et de changements quant au rapport établi avec le travail. D’abord, la peur d’un chômage de masse se développe du fait que la part des femmes dans la population active augmente après la Première Guerre Mondiale ; en France, plus d’un million de femmes travaillent désormais. De plus, le contexte de la révolution bolchévique de 1917 en Russie va en partie déboucher sur l’adoption de la journée de travail de 8 heures en 1919. Les systèmes occidentaux du travail se hiérarchisent entre employeur et salariés et l’organisation de cette division devient “scientifique”, pour arriver à un meilleur rendement. Parallèlement à cela, l’Union Soviétique, qui portait à la base les valeurs d’une société égalitaire et sans classes va pourtant prendre des proportions monstrueuses dans le domaine du travail. Le “paresseux” au travail devient l’ennemi par excellence ; il est désigné par la police politique comme un “saboteur”, qui remettrait en cause l’idéal et la réalisation du socialisme, entrainant ainsi la création de “camps de redressement par le travail” par le système communiste en place. Cette véritable barbarie du travail atteindra son paroxysme avec l’avènement du Troisième Reich en Allemagne et la mise en place des camps de concentration nazis, où l’inscription “Arbeit macht frei” figurera, soit “le travail rend libre”. Se dressant en contradiction aux terribles pratiques d’oppression et d’aliénation de ces lieux.

Camp de travail soviétique.

Le travail de demain

De nos jours, l’idée du travail repose généralement sur le système du salarié-consommateur, provoquée par un changement qui commence dans la seconde moitié du XXe siècle et qui consiste à créer une insuffisance artificielle avec l’obsolescence et la dégradation des biens, résultant alors en un sentiment artificiel de régression de la part de l’individu dans sa sphère sociale. Si ce système marche actuellement, celui-ci pourrait bien atteindre ses limites dans un futur plus ou moins proche. L’automatisation des tâches répétitives ainsi que l’émergence de l’IA pourrait bel et bien contribuer à un chômage de masse, d’abord localisé dans les pays développés, puis à l’échelle de la planète. Le géant Amazon a déjà amorcé ce changement, en déployant près de 15 000 robots logistiques dans ses usines. L’objectif est de supprimer à terme toute intervention humaine. Ainsi, si le robot se dresse comme le mythe ultime du patronat et la forme la plus parfaite du travailleur, cette révolution va particulièrement toucher le secteur tertiaire, menaçant déjà 3 millions d’emplois, tout ça d’ici 2025.

Source : Le travail, histoire d’une idéologie de Guillaume Borel