Les enjeux de la disruption

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La disruption est l'un des plus grands enjeux pour notre société du XXIème siècle. / Photo via pexels.com

Du latin disrumpere, qui veut dire “la séparation, la différence ” et rumpere, “rompre”. La disruption évoque un mélange de rupture, de chamboulement, de révolutions à la fois rapides et brutales mais surtout inéluctables.

Tout est disruptable et tout doit être disrupté : les entreprises, leur business-modèle, leurs produits et services, l’expérience qu’elles offrent à leurs clients mais aussi nos modèles d’organisation, nos institutions publiques, nos responsables politiques, nos manières de penser, d’apprendre à communiquer et travailler, nos représentations du monde, nos valeurs et même notre propre corps.

Les nouveaux acteurs de la disruption : Uber, Airbnb, Netflix, Amazon sont au départ des startups qui ont identifié un problème, une frustration, une expérience décevante et qui se construisent en réponse à ces déceptions et inefficacités. Ces disrupteurs finissent par rendre obsolètes les anciens acteurs comme Kodak, puisque la photo ne s’imprime plus, elle se stocke sur le cloud et se partage sur les réseaux sociaux. Ou encore l’Encyclopédie, puisque le savoir est désormais accessible en un clic sur Wikipédia.

La disruption est sociétale car elle transforme nos comportements, nos manières de consommer et de vivre.  Elle est économique puisqu’elle accélère la baisse des prix de tous les biens et service. Elle est culturelle parce qu’elle accélère la diffusion de l’information, du partage des données, ce qui engendre de nouvelles idées. Elle est aussi anthropologique, car elle nous pousse à comprendre qui nous sommes, ce que nous voulons, à réaffirmer nos valeurs humaines et à redéfinir la notion de vie. Et enfin la disruption est transgressive, elle nous pousse à nous méfier des hiérarchies, des experts, et à expérimenter les projets les plus fous, parce que tout ce qui était auparavant considéré comme impossible représente une opportunité de disruption.

Disruption technologique :

La disruption technologique est surtout concernée par l’essor de l’intelligence artificielle (IA) qui est au cœur de nombreux débats. Elon Musk affirme par exemple en 2017 : “l’intelligence artificielle est le plus grand risque auquel la civilisation est confrontée”. D’autres sont plus partagés comme Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, qui estime que l’IA a le potentiel de rendre notre monde meilleur.

Est-ce qu’imiter ce que permet de faire l’intelligence humaine est suffisant pour relever de l’intelligence ? Certains pensent que non, comme le philosophe John Searl et en 1980, il invente l’expérience de pensée de la chambre chinoise pour le prouver. D’autres écoles pensent au contraire qu’imiter ce que fait l’intelligence humaine est suffisant et que c’est précisément pour cela que l’on emploie le terme “artificiel”. Une autre approche pour développer une IA est celle du biomimétisme, il s’agit de s’inspirer de ce que l’on sait du fonctionnement de l’intelligence d’un point de vue biologique pour le modéliser artificiellement.

Depuis 1956, il y a eu des hauts et des bas, des périodes d’enthousiasme et des périodes de gel. Ces périodes où l’IA se développait lentement s’expliquent par le fait que celle-ci requiert une puissance de calcul considérable qui n’était pas disponible ou très chère. Ensuite, elle nécessitait des données pour imaginer, tester, affiner ce qu’on souhaitait lui faire faire. Mais depuis le milieu des années 2000, nous vivons une phase de renaissance de l’intelligence artificielle. Nous disposons désormais de la puissance de calcul nécessaire et les données sont disponibles en abondance. De plus les algorithmes élaborés depuis les années 1950 sont accessibles en ligne et utilisables facilement. Des programmeurs de plus en plus nombreux les utilisent, les améliorent, les mélangent pour créer de nouvelles approches, ce qui accélère la dynamique d’innovation de l’IA. Pas un jour ne se passe sans qu’elle ne réalise une nouvelle prouesse. L’intelligence artificielle est aujourd’hui une réalité dans laquelle nous entrons et elle va totalement transformer le monde dans lequel nous vivons.

Mort du Salariat

Commençons par définir le concept d’entreprise, Ronald Coase explique que tous les processus de production de biens et de services nécessitent ce qu’il appelle des transactions et que ces transactions ont un coût en temps et en argent. Parmi ces transactions, on retrouve la recherche de compétences et de main-d’œuvre à qui confier des tâches. Le pacte est celui-ci : côté entreprise, on rapproche des employés que l’on fait contribuer au processus de production, que l’on coordonne de manière administrative en s’appuyant sur la hiérarchie et à qui on verse un salaire inférieur au coût que l’entreprise devrait supporter si elle devait faire appel à l’extérieur. Côté employé, on apporte sa force de travail et on est récompensé par un salaire. Ce modèle explique assez bien l’émergence des grandes entreprises aux XIXe et XXe siècles. Le salariat est devenu une norme à tel point qu’elle conduit aujourd’hui à oublier pourquoi le salariat existe, à penser qu’il est éternel, et même à en faire un symbole de statut social et de réussite. Beaucoup rêveraient de quitter leur job, mais ils se retiennent, car ce salariat les protège et les rassure. Néanmoins, sous l’effet de la révolution digitale, cette norme est elle aussi en train de vaciller.

Ce modèle qui explique l’existence des entreprises au travers des coûts de transaction nous permet aussi de comprendre pourquoi le modèle traditionnel entreprise/salariat est condamné à disparaître. La révolution digitale entraîne une chute rapide et massive de tous les coûts de transaction qui ont justifié l’existence du couple entreprise/salariat car c’est un fait, les moteurs de recherche ont réduit le coût de transaction d’information à néant. Il existe aussi des logiciels tels que Trello et Slack pour réaliser des projets et qui permettent à chacun d’avancer sur ses tâches respectives en gardant une vue globale de pilotage du projet. Pour chaque tâche il existe désormais une solution, un outil, une app ou un algorithme soit pour optimiser la tâche, soit pour l’automatiser, soit pour faire appel à un ou plusieurs prestataires indépendants payés à la tâche ou à la mission via une plateforme, c’est ce que l’on appel des travailleurs freelances.

Les coûts de transaction avec les travailleurs indépendants chutent considérablement et tendront bientôt vers zéro: il devient facile et peu cher de solliciter et contractualiser avec des travailleurs indépendants. Il est donc évident pour plusieurs raisons que le salariat est inefficace et qu’il est donc condamné à disparaître. La première inefficacité du salariat est son coût d’incertitude pré-embauche sur les compétences du salarié. Lorsqu’une entreprise recrute un salarié, elle ne connaît pas son niveau réel de compétence car elles recrutent des salariés selon leurs études et leurs diplômes parce qu’elles pensent que statistiquement, un salarié qui a un diplôme spécifique a plus de chances d’être qualifié pour le poste. Un diplôme certifie uniquement qu’un étudiant a été capable d’intégrer une école et qu’il a réussi les examens, pas qu’il sera compétent sur le job. Cette difficulté à identifier les profils compétents est largement réduite sur les plateformes de travailleurs indépendants et à terme deviendra inexistante. D’abord, parce qu’en étant notés et évalués précisément à chaque mission sur de nombreux critères (niveau de qualité, capacité de produire et à livrer dans les délais, respect des termes de contrat, etc.), les travailleurs indépendants se construisent une réputation visible qui atteste précisément leur niveau de compétence.

De plus, des algorithmes sophistiqués sont désormais entraînés à repérer les faux avis et donc le problème de falsification des évaluations sera résolu pour à terme représenter fidèlement les caractéristiques du travailleur indépendant. 

Se disrupter ou se faire disrupter ?

Les entreprises ont un problème, leurs employés sont tous les mêmes car ils ont un point commun mortel face à la disruption: ils ont peur de prendre des risques, alors que la disruption exige la prise de risque.

L’école enseigne l’obéissance aux normes, le respect des règles, la capacité à penser dans le cadre enseigné, à résoudre des problèmes passés et à optimiser ce processus. La disruption requiert exactement l’inverse : une désobéissance aux normes, un courtement des règles, la volonté de sortir du cadre de référence,  de poser de nouvelles questions au lieu de vouloir résoudre des problèmes existants, la volonté de rendre les processus obsolètes, de s’en débarrasser au lieu de les optimiser. La disruption signe la fin des premiers de la classe, excellents à penser dans le cadre qu’on leur impose, pour laisser place aux agitateurs curieux qui veulent inventer un nouveau monde. Certains jeunes entrepreneurs, par provocation, tournent cette habitude en dérision en mentionnant avec fierté “collège dropout” sur leur profil LinkedIn et Twitter pour affirmer qu’à l’image d’autres disrupteurs comme Steve Jobs (Apple), Bill Gates (Microsoft), Mark Zuckerberg (Facebook) ou Travis Kalanick (Uber), ils ont eux aussi lâché leurs études pour prendre des risques et créer autre chose.

La plupart des entreprises adoptent un réflexe de déni, par exemple les chauffeurs de taxi pensaient qu’ils étaient protégés par leur monopole avec les licences qu’ils avaient payé une fortune, aujourd’hui leur chiffre d’affaires est en chute libre. Le premier réflexe à avoir face à la disruption, c’est de partir du principe que nous ne sommes pas indispensables, la disruption c’est la mort de l’établi. Il faut s’imaginer déjà mort pour penser autrement son activité et se demander où sera la valeur dans le futur. Reed Hastings, le CEO de Netflix, déclarait en 2016 que le futur du divertissement ne serait certainement plus sur les écrans dans quelques années, mais que nous pourrions ingérer une pillule hallucinogène qui nous emmènerait dans d’autres mondes sans dangers ni effets secondaires, c’est bien à travers une drogue qu’un disrupteur pense le futur du cinéma.

Demandez désormais à un banquier comment il imagine la banque du futur. Les disrupteurs savent changer d’horizon si leurs produits ou services ne prend pas, par exemple Instagram au départ était un service de signalisation géographique sur les réseaux sociaux et à pivoter en une application de partage de photos, il y aussi Youtube qui était à la base un site de rencontres qui utilisait la vidéo mais qui est devenu une plateforme de partage de vidéos.

Conclusion

La psychologie du disrupteur consiste donc à transgresser en pensée et en action. Suivre les règles restent bien évidemment indispensable dans de nombreux métiers. Nous ne demanderons jamais à un médecin, ou un pilote, de prendre des risques considérables. Mais pour réinventer des secteurs en place il est indispensable de le faire avant qu’un nouvel acteur, qui lui n’a rien à perdre, ne le fasse à notre place.

J’ai essayé de vous résumer le livre “Disruption” de Stéphane Mallard en vous présentant quelques enjeux de la disruption,  il y a évidemment plein d’autres aspects de ses enjeux que je n’ai pas évoqué dans cette article je vous conseille donc de directement lire ce livre.